Trois raisons de cesser d’accuser les féministes d’être « sur la défensive »

Si vous êtes féministe et que vous avez l’habitude d’en parler, on vous a sûrement déjà accusée d’être trop « sur la défensive ». Marchant main dans la main avec le cliché selon lequel les femmes et les féministes seraient « trop émotives » pour débattre « rationnellement », cette accusation sert à faire taire l’interlocutrice. Il s’agit d’une manifestation du tone policing, ou police du ton, qui consiste à attaquer une féministe en raison du son ton plutôt que de confronter le contenu de son discours. Si vous êtes un homme, vous avez peut-être vous-même utilisé ce reproche sans y penser davantage. Voici trois choses à prendre en compte avant d’accuser une féministe d’être sur la défensive.


1)      Il faut montrer ses cicatrices pour « prouver » le sexisme
Contrairement à la croyance populaire, les féministes ne sont pas des bibliothèques ambulantes. Il est souvent difficile de mobiliser sur le champ des études à l’appui de ce que l’on avance – surtout que les antiféministes sceptiques exigent alors qu’on leur détaille la méthodologie, la date, la source de chaque affirmation. Parler de sexisme revient donc le plus souvent à mobiliser notre expérience personnelle, ou une synthèse extraite du vécu de toutes les femmes avec lesquelles on a discuté. Sauf que, comme la parole d’une femme est en soi douteuse, nos interlocuteurs nous obligent le plus souvent à donner des détails. À titre d’exemple, un homme m’a déjà affirmé ne pas croire que le sexisme ordinaire était si fréquent que ça; pour le démentir, il s’attendait à ce que je lui dévoile chaque occurrence de sexisme vécue dans une semaine. Autre exemple, un autre a exigé que je détaille, exemples graphiques à l’appui, ce que je voulais dire par violence conjugale autre que des coups.

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Description: dessin d'une main géante qui pointe un doigt accusateur
vers un petite bonhomme blanc.
Lorsqu’on parle de violences sexistes, on a souvent l’impression de devoir choisir entre garder certaines anecdotes dont on n’a pas envie de parler intimes et donner notre 100% pour convaincre la personne avec laquelle on parle. À force d’être poussée à donner plus de détails personnels à chaque fois qu’on parle de violence conjugale, de discrimination ou de violences sexuelles, est-il vraiment surprenant que la tension monte et qu’on donne l’impression d’être sur la défensive?

À cela s’ajoute un contexte de blâme des victimes (victim blaming) qui fait qu’à chaque fois qu’on raconte une expérience où on a vécu du sexisme, on a l’impression d’être au banc des accusées.


2)      Les débats sur le féminisme ne sont jamais abstraits
Il y a quelques temps, un homme m’a demandé pourquoi on ne pourrait pas reconnaitre aux femmes le droit à l’avortement, tout en accueillant les débats théoriques sur la moralité de celui-ci. Il semblait penser qu’il pourrait y avoir une séparation totale entre les débats philosophiques et les actions ou votes de loi agissant « dans la vraie vie ».

Une femme ne peut avoir un tel point de vue. Lorsqu’on parle de sexisme, on parle de comportements qui menacent réellement notre vie, notre intégrité, notre sécurité et notre santé. Rappelons que j’ai statistiquement plus de chances d'être blessée ou tuée par un homme que de mourir du cancer, de la malaria, de la guerre ou d’un accident de la route combinés!
"Worldwide, women between fifteen and forty-four are more likely to be injured or die from male violence than from traffic accidents, cancer, malaria, and the effects of war combined." (Source) [Traduction: Mondialement, les femmes entre quinze et quarante-quatre ans ont plus de chances d'être blessées ou de mourir en raison de la violence masculine qu'à cause d'accidents de la route, du cancer, de la malaria et des effets de la guerre combinés]
Discuter d’un sujet tel que la culture du viol d’une façon posée et désincarnée est un privilège masculin. Plutôt que de féliciter les hommes pour leur pondération et leur rationalité, invitons-les à se remettre en question et à reconnaitre leur privilège de personne non concernée. Si des hommes balancent des menaces de viol à toutes les femmes qu’ils croisent parce qu’on les « menace » de faire un film ou un jeu vidéo qui n’est pas à 100% centré sur eux, je pense qu’on peut « pardonner » aux femmes de perdre leur calme à l’occasion lorsqu’on parle du viol qu’elles ont vécu ou vivront probablement…


3)      Les féministes n’ont de toute façon jamais le bon ton
Exiger des féministes qu’elles s’expriment autrement présume qu’il y a au moins une façon de s’exprimer qui soit acceptable. Or, pour éviter de confronter leurs présupposés sexistes, les masculinistes attaquent les féministes en raison de leur façon de s’exprimer indépendamment de la façon dont elles s’expriment. Ne soyons pas naïves : la « bonne » féministe n’existe pas. Ou plutôt, la « bonne » féministe est celle qui se tait.

En plus des règles du jeu profondément injustes envers les féministes, les perceptions qu’on a d’une femme qui s’exprime avec conviction sont très différentes de celles d’un homme qui s’exprime de la même manière. On perçoit plus négativement une femme qui lève le ton, parce qu’elle contrevient au modèle de la « bonne femme », alors qu’un homme qui s’emporte cadre tout à fait avec l’image qu’on se fait de la masculinité. Plus encore, les barèmes avec lesquels on mesure la parole publique sont sexistes en eux-mêmes. Comme future avocate, par exemple, je suis consciente depuis longtemps des normes sexistes qui dévalorisent les voix plus aiguës lors des plaidoiries, un standard évidemment problématique.

Ainsi, avant de reprocher à une féministe le ton qu’elle adopte, demandez-vous s’il est vraiment celui que vous croyez. Est-elle vraiment énervée, ou est-ce seulement que vous la jugez « hystérique » en raison de son genre? La percevriez-vous de la même façon si elle était un homme, ou seriez-vous en train de célébrer son énergie et sa passion?


Conclusion
J’espère que cet article incitera les hommes (et les femmes) à y penser à deux fois avant de reprochez aux féministes d’être sur la défensive. Pratiquez un peu votre empathie et mettez-vous à la place d’une personne qui doit aborder des sujets difficiles et personnels, devant un auditoire sceptique et désintéressé, dans un contexte où toutes les voies (et voix) possibles sont condamnables.
Pour les féministes, j’espère vous rassurer sur un point : vous n’êtes pas le problème. Quoique vous fassiez, les antiféministes trouveront toujours que vous prenez trop de place, faites trop de bruit et agissez de la mauvaise façon. Cessons donc de consacrer de l’énergie à chercher à faire plaisir. Tant qu’à être accusées de mal s’exprimer, autant ne pas se censurer et donner cœur et âme à nos luttes.



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