La transphobie, ça va faire!

Ces derniers jours, j’ai supprimé deux personnes de la liste de mes abonnements Twitter. Plus précisément, deux femmes, féministes, radicales, abolitionnistes et bonnes twitteuses. Pourquoi l’avoir fait? Eh bien, je les ai découvertes transphobes. Quelques messages typiques des « TERF » (trans-exclusionary radical feminists) m’ont mise hors de moi (alors que je suis une femme cis!). Pour résumer, les TERF se refusent à considérer comme « vraies » femmes (voire comme femmes tout court) les femmes transgenres ou transsexuelles (dont le genre assigné à la naissance est masculin), les voyant comme une menace (masculine) aux droits et aux revendications des femmes, et au féminisme en général.

Je ne suis experte ni dans les revendications des personnes trans, ni dans les théories transphobes. Ce n’est cependant pas nécessaire pour constater que la « transphobie féministe » ne tient pas la route : ce n’est pas seulement qu’elle ne cadre pas dans une logique féministe, c’est qu’elle s’intègre effroyablement aisément dans une vision masculiniste.

Identité trans
Quand on parle de personnes trans* (transgenres, transsexuelles…), on désigne des personnes qui s’identifient comme appartenant à un genre qui n’est pas celui qui leur a été assigné à la naissance. Qu’elles se considèrent femme, homme, femme trans, homme trans ou personne trans, l’appartenance à un genre n’est pas un courant politique ou idéologique mais une identité, au même titre qu’on peut s’identifier comme lesbienne, racisé, hétérosexuel, etc. Être « contre les trans », c’est donc plus comparable à être « contre les hommes » (identité) qu’à être « contre les masculinistes » (idéologie, mouvement). C’est de la haine envers une catégorie de personnes qui n’a pas sa place dans les courants féministes.

Dire, par exemple, que les personnes trans sont pro-prostitution (je l’ai lu!), c’est aussi ridicule que de dire que les Noirs sont anti-syndicalistes. On ne peut pas attribuer une idéologie à une identité. Si #NotAllMen est une insulte masculiniste, #NotAllTrans aurait sans doute besoin d’être répété. Rien n’indique que toutes les personnes trans soient politisées (les femmes sont-elles toutes féministes?). Comment les enfants trans, notamment, pourraient-illes être pro-prostitution, anti-parité, etc.? Attribuer un système de valeurs et de croyances à une identité est une erreur.

Une deuxième erreur des TERF consiste à définir l’identité d’autrui. Les identités sont généralement flexibles, et chaque personne est la mieux placée pour décider des étiquettes qui lui conviennent. Ce n’est pas à moi de déterminer si une personne est bi ou pansexuelle, ou de dire à une autre qu’elle est une personne de couleur ou racisée. Imposer une étiquette à quelqu’un d’autre est une violence, indépendamment du caractère péjoratif ou non de ladite étiquette. En tant que féministes, nous sommes souvent taxées de lesbiennes : c’est déplacé, même si ça n’a rien d’une insulte. Sachant que l’identité de genre (notamment féminin ou masculin) peut être extrêmement significative, pourquoi imposer à autrui la violence de la lui refuser?

L’une des manifestations de la transphobie envers les femmes trans est l’emploi de pronoms masculins pour les désigner. Les féministes devraient être en mesure de comprendre le problème que ça pose. Ne détestons-nous pas le masculin « inclusif » qui nous efface des textes? Ne voulons-nous pas qu’on cesse de nous appeler « mademoiselle »? J’ai choisi de refuser cette appellation sexiste et dépassée. Pourtant, on tente de me l’imposer en affirmant que « madame » s’applique par définition aux femmes mariées. Mais qui établit les définitions? Toujours les privilégiéEs. Refusons de reproduire le comportement que nous reprochons en expliquant (cisspliquant?) à notre tour qu’une femme a « par définition » un vagin.

Privilège des femmes trans?
Les TERF ciblent plus particulièrement les femmes trans, qu’elles décrivent comme des hommes déguisés voulant usurper la place des femmes. Ce genre de reproche intervient surtout lorsqu’il est question de parité, de quotas de femmes, de discrimination positive ou d’espaces réservés aux femmes. Or, considérer qu’il s’agit là de privilèges est un discours masculiniste! Les femmes trans ne tentent pas d’usurper les privilèges féminins pour la simple et bonne raison que ceux-ci n’existent pas. Comment peut-on même envisager qu’un homme cis (doublement privilégié) choisisse de manière intéressée d’être une femme trans (doublement opprimée)? Cela ne tient pas la route un seul instant.

Dans cette optique, la haine des femmes trans peut être mise en parallèle avec l’hétérosexisme qui pardonne mal aux hommes (particulièrement homosexuels) d’adopter des comportements dits « féminins », ce qui est vu comme une perte de statut, un déclassement. Ne serait-il pas ironique que des féministes, par un même comportement haineux, en viennent à la fois à sous-entendre un privilège et une infériorité féminine? Si ce paradoxe vous parait familier, c’est parce que c’est généralement la spécialité des masculinistes. Ajoutons que ceux-ci sont aussi transphobes, et le rapprochement commence à devenir troublant!

La sacro-sainte biologie
Les TERF refusent que le genre d’une personne diffère de son sexe biologique. Le Queer dictionary les définit ainsi : « That group of feminists that claims that trans women aren’t really women, as biological determinism is only a fallacy when used against them, not when they use it against others » [Ce groupe de féministes qui prétend que les femmes trans ne sont pas vraiment des femmes, puisque le déterminisme biologique n’est une erreur que lorsqu’utilisé contre elles, et non lorsqu’utilisé contre d’autres].

La centralité du sexe biologique est un mensonge. D’abord, on sait aujourd’hui que même le sexe biologique n’est pas binaire. Va-t-on refuser tant le « il » que le « elle » aux personnes intersexuées? Et puis, les opérations chirurgicales de stérilisation nous rendent-elles moins hommes ou moins femmes? Ensuite, lorsque je rencontre une personne qui s’adresse à moi au féminin, je peux vous garantir que ce n’est pas sur la base d’un examen de mes organes génitaux. Les TERF imposeront-elles une police du genre qui nous déshabillera avant de nous accorder l’autorisation (le privilège?) de parler de nous au féminin? Bien sûr que non : nos corps sont bien assez scrutés, bien assez contrôlés. C’est donc sur la base des caractères sexuels secondaires que les personnes cis se sentent autorisées à assigner un genre. Que faire des personnes androgynes?

Le déterminisme biologique, si facilement récupérable par les masculinistes, est dangereux pour les femmes cis. Lorsqu’on me saute à la gorge parce que j’ose ne pas vouloir devenir mère, je suis choquée d’être définie par ma fonction biologique, par mon utérus. Pourquoi imposer cette même violence aux personnes trans?

On dit aux femmes qu’elles ne sont pas de « vraies » femmes lorsqu’elles travaillent, lorsqu’elles sont trop grasses ou trop maigres, lorsqu’elles deviennent ingénieures ou camionneuses, lorsqu’elles refusent le maquillage ou les vêtements genrés… Une « vraie » femme, c’est une personne qui se définit comme femme. Point. Empiriquement, il est facile de constater que toute autre exigence est inutile et oppressive. Tirons-en une leçon.

Sœurs d’oppressions
Les TERF présentent parfois les femmes trans comme un groupe ultra-privilégié qui cherche à dominer les femmes cis. Or, les personnes trans ont leur lot d’oppressions (le privilège cissexuel, détaillé ici). Plus encore, elles vivent souvent les mêmes violences que les femmes cis – agressions, discrimination à l’embauche, soins de santé inadaptés, etc. Elles sont opprimées par le patriarcat, ce qui nous fait un ennemi commun.

On ne doit pas fermer les yeux sur les violences qu’on nous fait sous prétexte que leurs auteurEs sont un groupe opprimé. Il est tout à fait possible que deux groupes rencontrent des intérêts divergents dans leur lutte pour leur libération (par exemple, féminisme et luttes des luttes des allosexuelLEs). En cas de conflit, il n’est pas interdit de choisir le groupe auquel on s’identifie. Entre une éventuelle interdiction de la gestation pour autrui homophobe (je doute fortement qu’elle le soit) et une légalisation de cette pratique sexiste, par exemple, je choisirais l’interdiction. Je serais alors contre l’utilisation des mères porteuses, pas contre les homosexuels : ça parait évident. Or, les TERF font cette erreur : plutôt que d’être en désaccord avec telle ou telle théorie des queer studies, elles sont carrément anti-trans. Les TERF doivent abandonner la haine d’un groupe au profit de réserves face aux implications de certaines revendications. Le privilège cissexuel peut-il être utilisé pour masquer la violence masculine? Peut-être. Discutons-en dans le respect. Évidemment, il faut rester vigilantes face aux attaques faites aux droits des femmes. L’utilisation d’un pronom masculin ou féminin n’en fait pas partie. Refuser le genre choisi, c’est de la violence gratuite.

Qui profite?
Avant de se théoriser, l’oppression se vit. Nier que les personnes trans vivent une oppression ou que les cis y participent, cela ferait (encore une fois) de nous des voisins des masculinistes. En propageant des comportements transphobes, les TERF se prouvent elles-mêmes dans le tort. Oui, il est possible que les femmes trans aient grandi avec un privilège masculin, bien qu’elles l’aient vécu comme une oppression (plus à ce sujet ici). Faut-il leur en vouloir d'avoir été considérées hommes? Faut-il les haïr d’avoir refusé un privilège?


Les femmes trans souffrent des mêmes oppressions patriarcales que les femmes cis. Il n’y a que le patriarcat qui profite des combats stériles que nous nous livrons entre nous. Diviser pour régner a toujours été une stratégie gagnante, et les TERF tombent allègrement dans le panneau. Permettez-moi donc de conclure avec une requête tirée des populaires Hunger Games : « N’oublie pas qui est ton véritable ennemi ». 


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