Ces journalistes qui devraient changer de métier...

Ce texte a été publié dans le numéro de mars du journal Le Couac. Procurez-vous auprès de vendeurs/eures de journaux au Québec, abonnez-vous et aimez notre page Facebook!

La carrière de journaliste est-elle faite pour vous? Testez-vous en répondant à ces trois questions simples!


1.      Avez-vous peur des mots?

Un.e journaliste qui a peur des mots, c’est aussi utile qu’une pompière qui a peur du feu ou qu’un enseignant qui perd connaissance à la vue d’une craie. Comment déceler cette phobie avant la tragique faillite? Soyez attenti.ves.fs aux symptômes, dont l’utilisation abusive de guillemets.

[Description d'image: Capture d'écran de l'extrait d'un article de journal. Le texte est le suivant: "De peur des représailles, elles ont gardé le silence. Plus de dix ans après leur calvaire, elles ont fini par parler. Ainsi, deux prostituées ont récemment porté plainte auprès de la police de Melbourne en Australie pour "viol"." Il y a des guillemets anglais autour du mot viol.]


L’utilisation de guillemets anglais dans un texte en français, je la pardonne de bon cœur. Il faut bien pouvoir reconnaitre un mauvais journal. Mais les guillemets autour de « viol », comme si les prostituées ne pouvaient pas vraiment être violées, est sexiste en plus d’être ridicule.

La surguillemetisation est une affection courante chez les journalistes qui ont peur du Grand Méchant Féminisme. Je les appelle affectueusement les « Oh-non-pas-encore-le-sexisme/féminisme-aux-nouvelles ». Elles et ils sont spécialistes du « Ça-ne-paraitra-pas-que-je-n’y-connais-rien », et écrivent des « je-suis-payé-pour-raconter-mais-j’ai-peur-de-le-faire ».

Ces foutus guillemets sont utilisés pour se distancier du propos et montrer que l’autrice ou l’auteur ne croit pas vraiment ce qu’elle ou il écrit. Déguisé en apparence de discours rapporté se cache le machiste poltron qui craint le déclenchement prématuré de l’apocalypse par l’apparition du féminisme aux nouvelles. Vous ne me croyez pas? Voyez plutôt :


[Description d'image: Captures d'écrans de plusieurs titres de différentes couleurs d'articles de journaux comportant des guillemets. Les titres sont les suivants: "Canada: treize étudiants suspendus pour "propos sexistes""; "Universités canadiennes: une étudiante dénonce la "culture du viol""; "Campagne électorale: la FFQ veut des engagements "féministes""; Maroc: mobilisation contre les propos jugés "sexistes" de Benkirane"; "Dans un bus, deux Indiennes ripostent à leurs "agresseurs""; "Une avocate dénonce la décision "sexiste" d'un juge"; "Hillary Clinton fustige le "sexisme" dans la campagne"; ""Culture du viol": l'Université d'Ottawa lance un groupe d'étude".]

2.    Connaissez-vous le sens des mots?

Les bébés apprennent à ne pas avoir peur de l’eau : l’étape suivante est de savoir nager. De même, les journalistes qui ne connaissent pas le sens de mots courants de notre chère langue française ont pris la mauvaise voie, ou la mauvaise voix. De grâce, si c’est votre cas, considérez un autre métier, ou au moins une autre langue!

Permettez-moi un exemple : le mois de janvier nous a apporté une nouvelle qui – pour une raison qui, je l’avoue, m’échappe – a suscité l’engouement des journalistes. Un homme ivre s’est masturbé avec un bonhomme de neige, avec les conséquences qu’on imagine aisément (si vous voulez mon avis, il n’avait pas que le membre de gelé…). Trouvez l’erreur dans ces titres brillants de différents quotidiens :

[Description d'image: Captures d'écrans de titres de différents journaux. Les titres sont les suivants: "Ivre, il "viole" un bonhomme de neige et se gèle le sexe [sous-titre:] Un sexagénaire anglais très aviné a été admis aux urgences avec des engelures sur le sexe, après s'en être pris à un bonhomme de neige..." ; "Ivre, il violait un bonhomme de neige: le sexagénaire admis à l'hôpital avec le sexe gelé"; "Grande-Bretagne: Il se gèle le sexe en violant un bonhomme de neige"; "Amputation du pénis pour le violeur de bonhomme de neige?"]
Curieux, n’est-ce pas? On parle ici de la même profession qui, lorsqu’elle relate un viol subi par une femme, remplace « agression sexuelle » par « incident », et va même jusqu’à dire qu’une femme « s’est fait » violer. Jamais on ne voit une formulation à la fois active et précise. Pourtant, quand il s’agit de la « dignité » du bonhomme de neige, les journalistes semblent oublier qu’il ne peut ni consentir ni être violé, et qu’il s’agit ni plus ni moins d’une histoire de (mauvaise idée de) masturbation. On pourrait presque croire que la neige a plus d’importance que les femmes… Il est vrai tout de même qu’il s’agit d’un « bonhomme » et non d’une « bonnefemme » de neige…


3.    Avez-vous au moins une petite trace de sens moral?

[Description d'image: Captures d'écran de 4 titres d'articles de journaux: "DSK: l'homme qui aime les femmes sans modération"; "DSK: L'HOMME QUI AIMAIT TROP LES FEMMES"; "Comment la vie de DSK a dégringolé"; "A quoi ressemblaient les soirées de libertinage de DSK?"]

À ce niveau de perversité, je ne sais plus s’il faut parler de moralité ou simplement de « gros bon sens ». Toujours est-il que s’il pourrait vous venir à l’idée de parler d’un violeur comme d’un « homme qui aime les femmes » ou d’un « libertin », abstenez-vous d’écrire. Et, de grâce, abstenez-vous d’aimer.


Vous avez passé le test?
Félicitations, la carrière de journaliste pourrait être pour vous! Armez-vous d’un crayon et bienvenue dans les rangs! 




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