Féminisme anticolonialiste : le matriarcat opprime-t-il les hommes?

On me demande souvent si le féminisme pourrait mener à l’oppression des hommes, si la domination féminine est souhaitable ou possible, ou encore si le matriarcat est l’équivalent du patriarcat. Toute militante féministe aura entendu une variante de ces questions, le but étant de tester les limites de notre lutte pour les droits et l’émancipation des femmes : jusqu’où irons-nous dans notre féminisme avant de jeter les armes? On me pose la question parce que mon féminisme n’a pas de limites. On me pose la question pour jouer à la symétrie de la violence. Et, parfois, on me pose la question par curiosité sincère.

Constatons avant tout que la question est défectueuse : le patriarcat est irréversible. Cela nous permet de douter un peu qu’on puisse un jour atteindre l’égalité parfaite,  et davantage qu’on la « dépasse ». La crainte qu’un « excès d’égalité » cause des inégalités est donc infondée. Même si on arrivait à rétablir la balance des pouvoirs dans la société, que ce soit aux niveaux politiques, économiques, médiatiques ou autres, on ne peut pas effacer les cicatrices que le patriarcat aurait faites au plus profond de la chair de l’être humain. Un exemple de cette permanence est l’histoire : l’histoire est l’opinion des hommes, et les contributions des femmes en ont été effacées, et, pour certaines, perdues à jamais. L’histoire restera patriarcale. Pour le reste, l’expérience démontre qu’un droit acquis ne l’est jamais vraiment.

Passons outre cette impossibilité pratique. Prenons le temps de rêver : de quoi aurait l’air une société matriarcale? Cette semaine, j’ai eu la chance de vivre avec d’autres étudiant.e.s universitaires une immersion à Kahnawà:ke, une réserve Mohawk tout près de Montréal. Les Mohawks ont une culture traditionnellement matrilinéaire, où la lignée familiale est définie par les femmes. Par exemple, le clan se transmet par la mère. Certain.e.s vont plus loin en décrivant leur société traditionnelle comme matriarcale, où le pouvoir est détenu par les femmes. Je suppose que cela peut être débattu, puisqu’iels ont toujours eu à la tête de leurs clans des chefs hommes. Leur histoire raconte cependant que la paix entre les nations iroquoise (la Confédération) a été établie en détrônant un chef de guerre mauvais, destructeur, violeur et associé au pouvoir masculin. Or, c’est une femme qui a la première habité la Terre (l’île de la Tortue), et c’est aux femmes que doit donc revenir le pouvoir. Durant mon séjour, on m’a expliqué que les Iroquois.e.s étaient retourné.e.s à leurs racines matriarcales en donnant aux femmes le pouvoir d’élever et de choisir les chefs.

Est-ce que c’est le plus loin que l’être humain peut aller dans le matriarcat? Des femmes qui choisissent des hommes pour les gouverner? J’étais d’abord sceptique. Pour y voir le matriarcat, j’ai adopté successivement deux points de vue. Du point de vue des Premières nations, les chefs ne sont pas supérieurs aux autres membre.sse.s du clan. La position est certes une position de pouvoir, mais aussi une position de sacrifice. C’est peut-être plus justement une position de porte-parole, mais ce sont les femmes qui décident de cette parole qui sera portée. Ensuite, du point de vue dit occidental, j’ai souri en pensant à l’analogie suivante : c’est comme s’il y avait des élections où seules les femmes votaient. Le suffrage exclusivement féminin, en voilà une idée qui surprend! Quoiqu’il en soit, si les femmes détiennent sans aucun doute l’influence, le pouvoir semble partagé.

http://www.gerrybiron.com/pages/new_work/06_towanna_miller.html
[Description d'image: Dessin de l'artiste Towanna Miller, représentant une femme Mohawk. Le personnage porte une robe orange et rouge et est debout devant un fond bleu où le symbole de la Confédération iroquoise est répété en blanc.] 

Si dépasser les limites de l’égalité, c’est en arriver à ce type de matriarcat, exempt de domination des hommes, les (pro)féministes timides peuvent dormir tranquilles. On est loin d’une société qui violerait, exploiterait, marierait de force, prostituerait ou réduirait au silence les hommes.

Bien sûr, c’est là l’avis d’une féministe du bout des orteils à la pointe des cheveux. Certain.e.s se demanderont : « qu’en pensent les hommes? ».

Les Kahnawà:ke’ron (habitant.e.s de Kahnawà:ke) participent présentement à un effort collectif de revitalisation de la culture, durement attaquée par les politiques colonialistes, notamment les pensionnats autochtones. Cette revitalisation, qu’elle se réalise par la célébration de rituels traditionnels ou par l’apprentissage de la langue Mohawk (Kanienké’ha), est impossible sans fierté. Protéger sa culture, c’est avant tout être fièr.e d’en faire partie. Or, cette fierté s’étend aux traditions matrilinéaires. Le colonialisme n’a pas réussi à inférioriser les Iroquois.e.s puisque leur supériorité réside dans la clairvoyance de celleux qui confient le pouvoir aux femmes. Un historien nous a raconté que c’était grâce au contact avec les femmes autochtones que les femmes allochtones comme nous pouvaient étudier et avoir la vie que nous menions. Les femmes autochtones émancipées auraient inspiré les luttes de ces femmes qu’on envoyait de l’autre côté de l’océan pour grossir un troupeau. Voilà un discours bien différent de celui (white savior complex) qu’on entend tous les jours! Le présentateur a ajouté qu’il ne se sentait pas émasculé, menacé dans sa virilité ou autrement diminué en tant qu’homme pour autant : n’est-il pas évident que les hommes sont en train de détruire Mère Nature et de mener le monde à sa perte?

Comme féministe, je crois l’égalité essentielle, et le matriarcat préférable au patriarcat. Non, ils ne sont pas équivalents. Non, l’autonomisation (empowerment) des femmes n’opprime pas les hommes. Cessons donc de nous préoccuper de poser des limites au féminisme : le féminisme n’est pas une boule de neige dont on risque de perdre le contrôle, un effet domino qui pourrait nous mener plus loin que désiré. L’égalité est une falaise à pic escaladée de peine et de misère, au goût de sueur, de larmes et de sang, dont chaque avancée est à la fois réfléchie et ardemment désirée, et où descendre est toujours plus facile que monter. Je n’ai pas peur de ce qu’on appelle la discrimination positive. Je n’ai pas peur des conseils d’administration exclusivement féminins, des cheffes, des directrices ou des leadeuses. Je n’ai pas peur « d’aller trop loin » en confiant le pouvoir aux femmes.

Il me faut reproduire ici les mots que nous a dits notre hôte, le mot de clôture qui a mis fin à notre séjour et qui sont si forts qu’ils termineront aussi cet article. « Je suis heureux de vous accueillir et de voir ici tant de femmes », nous a dit celui dont le peuple a été presque décimé par le colonialisme. « Nous sommes en train de gagner », a-t-il ajouté en parlant de ce peuple, beau dans sa résilience, qui se bat encore pour l’égalité. « Nous sommes en train de gagner, car les femmes prennent aujourd’hui leur place dans la société ».  


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