Laissez les femmes sans enfants tranquilles! (Réponse à GND)

Il y a quelques jours, le Journal de Montréal publiait un article sur la fête des Non-Parents, organisée pour la première fois à Montréal par Magenta Baribeau. Elle explique qu’elle n’a tout simplement pas le désir d’avoir un enfant. Mais, évidemment, comme c’est une femme, on ne la croit pas. On lui demande de se justifier. Il n’y a pas de gagnantes dans le jeu du patriarcat : on demande aux femmes de se justifier, certes, mais simplement pour mieux affirmer que la justification ne tient pas la route. Ainsi, Élise Desaulniers met de l’avant des motivations écologiques : « Rajouter un Occidental [sur la planète] bousillerait les petits gestes verts que je fais au quotidien ». Notez le « je ». « JE ».

Ce à quoi Gabriel Nadeau-Dubois – la « Référence » en matière environnementale au Québec – répond sur son profil public « […] voilà exactement le genre de propos qui fait reculer la cause écologiste, en culpabilisant les gens ordinaires : non seulement leur reproche-t-on leur style de vie… mais même leur volonté d’avoir des enfants! Qui pense-t-on convaincre avec ce genre de rhétorique? » Le tout suivi d’une mecsplication de l’écologie parce que manifestement, elle n’a rien compris et soutient des « thèses populationnistes ».

Par où commencer? C’est d’abord à se demander si Gabriel Nadeau-Dubois et les quelques 1600 personnes qui ont aimé son commentaire ont lu le commentaire d'Élise Desaulniers. Je me permets de leur donner un petit coup de main :
·         elle ne culpabilise personne. Elle dit pourquoi ELLE ne veut pas d’enfants. Pour elle, cela annulerait les gestes qu'elle pose pour réduire son empreinte écologique (elle a raison) 
·         il lui faut dire pourquoi elle ne veut pas d'enfants parce que ne pas vouloir d'enfants ne suffit pas  
·         au paragraphe où elle traite de démons sur terre les gens qui ont des enfants, elle dit aussi que… Ah non, c’est vrai, elle n’a jamais dit ça!

Je commente rarement des débats environnementaux, mais l’utilisation de l’argument « elle nuit à sa cause » m’a fait bondir de ma chaise. D’abord, parce qu’on me le sert souvent – c’est un bon mécanisme pour culpabiliser et faire taire des féministes. Ensuite, parce qu’il ne tient pas la route. L’argument de GND est qu’il ne faut pas s’en prendre à des gens ordinaires… dit-il en s’en prenant à une personne ordinaire. Il dit qu’il ne faut pas culpabiliser les gens ordinaires… mais la culpabiliser ne le dérange pas. Savez-vous ce que ça fait, quand on nous dit qu’une cause autour de laquelle on organise toute notre vie serait mieux sans nous? S’en prendre publiquement à une femme dont le seul crime est de choisir (pour des raisons qui, soyons honnêtes, lui appartiennent) de ne pas avoir d’enfants est antiféministe.

GND explique par ailleurs qu’il faut se concentrer sur les choix collectifs plutôt que sur les choix individuels (on repassera pour « le privé est politique »). Voilà quelqu’un qui parle avec le privilège d’être suivi par les masses. Mais même lorsqu’il pratique le « bon » militantisme, chacune de ses actions est, par définition, un choix individuel – aux dernières nouvelles, il n’avait qu’une tête. Le dilemme choix individuel/choix collectif est une fausse dichotomie : ce dont il est réellement question ici est le choix individuel qu’il faut faire pour avoir une influence au niveau macro, pour pratiquer la « bonne » militance. Parce que ce n’est pas suffisant qu'une femme sans enfants soit traitée en ligne de tous les noms pour ne pas être une « bonne femme », il faut que les militants s’y mettent pour lui dire qu’elle n’est pas non plus une « bonne écolo »!

On peut argumenter que les choix individuels comme celui de ne pas avoir d’enfants n’ont que peu ou pas d’impact sur la situation de la planète. Bien sûr, il faut pour cela considérer entièrement négligeable l’impact libérateur que les discours de Magenta Baribeau ou d'Élise Desaulniers ont sur ces femmes qui ne veulent pas d’enfants et qui se sentent seules et coupables. Quand même, de là à dire qu’ils sont carrément nuisibles, et que ça vaut la peine de les dénoncer publiquement, il y a un saut que je ne suis pas prête à faire. Comment GND peut-il dire à la fois que les choix individuels n’ont pas d’impact, et que le choix tout aussi individuel de Desaulniers a un fort impact négatif?

Le message de GND appelle les gens à commenter et à débattre des raisons pour lesquels il est légitime ou pas de ne pas avoir d’enfants (vous trouverez ces débats sur différents fils Facebook). Ça vous rappelle quelque chose? Moi, ça me rappelle les débats sur l’avortement où tant d’hommes supposément proféministes acceptent la décision d’avorter en autant qu’ils soient d’accord avec les raisons qui motivent ce choix. Non merci pour moi! Toutes les raisons d’avorter sont bonnes, toutes les raisons de ne pas vouloir d’enfants sont légitimes, puisqu’il s’agit d’un choix personnel moralement irréprochable. On ne devrait pas avoir à justifier – et, qui plus est, à convaincre les hommes de la suffisance de la justification – des choix qui n’affectent négativement absolument personne.

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[Description d'image: Dessin d'un bébé avec la bouche grande ouverte superposé au symbole d'interdiction, en rouge, blanc et noir).]

Militantisme non normatif
Le problème n’est peut-être pas seulement le sexisme, mais aussi la méconnaissance du militantisme non normatif. Les militant.e.s, écologistes, féministes ou autres, ont principalement deux tâches : d’une part, convaincre des gens de se joindre à elleux et, d’autre part, agir conformément à leurs valeurs. Les deux ne sont pas toujours alignés, c’est-à-dire que ce ne sont pas tous les choix que je fais comme féministe qui ont vocation à convaincre. Et ça, beaucoup de personnes ont de la difficulté à le comprendre. Par exemple, je ne porte pas de jupe ou de talons. C’est un choix personnel, motivé par une envie de confort, et cohérent avec mon féminisme. Ça ne veut pas dire que je veux convaincre les femmes de faire de même! La raison pour laquelle c’est un choix féministe, c’est qu’elle permet de montrer un autre modèle : cela permet aux gens de voir qu’il existe des femmes qui ne portent pas de vêtements codés « féminins ». De même, ne pas vouloir d’enfants et l’affirmer publiquement ne signifie pas blâmer celleux qui en ont, mais rassurer les femmes qui n’en veulent pas non plus, et soutenir haut et fort qu’on peut être une femme sans être une incubatrice. Si des choix de ce genre vous paraissent culpabilisants, alors qu’ils ne sont même pas normatifs, c’est peut-être que vous avez quelque chose à vous reprocher. C'est peut-être pour ne pas avoir à l'adopter que vous tentez de vous convaincre que le choix est « mauvais ». En faisant tout un cas du choix d’une femme de ne pas avoir d’enfants, GND est peut-être en train de lui donner raison…


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