Pistorius et le journalisme masculiniste

Meurtre ou partie de tennis? Difficile à dire, étant donné le traitement médiatique accordé à l'affaire Pistorius, dont le plus récent chapitre se conclut par un acquittement de l'accusation du meurtre de sa compagne. 


Ce n’est pas la première fois que j’écris sur ce que j’appelle le journalisme masculiniste, c’est-à-dire l’emploi de procédés d’écriture servant à minimiser et à banaliser les violences faites aux femmes, tout en déresponsabilisant les auteurs desdites violences et en niant le contexte d’oppression systémique des femmes par les hommes dans lequel elles prennent place.

Aujourd’hui, je me dois de glisser à nouveau quelques mots à ce sujet. Quand on est féministe engagée, on passe une part non négligeable de son temps à lire de mauvaises nouvelles. On peut se protéger, on peut tenter de s’insensibiliser, mais on ne peut jamais s’y faire. Parfois, il est difficile de déterminer lequel, du contenu ou du contenant, est le plus horrifiant. C’est ce sentiment qui m’habite alors que je lis les premiers articles au sujet de l’issue du procès d’Oscar Pistorius, l’athlète sud-africain ayant tué sa compagne en tirant sur une porte derrière laquelle elle se trouvait. Son témoignage décrivait un accident, et il a toujours prétendu avoir cru en la présence d’un cambrioleur.

La culpabilité de Pistorius pour le meurtre de Reeva Steenkamp n’a pas été retenue, ce qui ne me surprend évidemment pas. On peut faire semblant qu’il est illégal de violenter sa compagne, mais ça ne change ni les faits ni la manière dont on nous les raconte. Une mauvaise manière, il va sans dire, comme l’illustre cet article de la Presse.

Comme les textes d’autres journaux, il commence par les sentiments de l’assassin. « Une larme à l’œil » : l’article n’a pas commencé qu'on est déjà invité-e-s à prendre Pistorius en pitié. Ça rappelle douloureusement le traitement médiatique accordé aux états d’âmes de Guy Turcotte. Un sportif qui pleure (mais seulement de joie), c’est glamour.

D’ailleurs, c’est à se demander si les autrices ont confondu l’information juridique et les manchettes sportives. Après la photo si touchante, l’article débute avec « Oscar Pistorius a remporté une première manche jeudi » : est-ce que c’est juste moi, ou est-ce qu’on dirait qu’il est question d’une partie de tennis? Le problème n’est pas tant la métaphore douteuse entre le système juridique et le sport (obtenir justice peut en effet ressembler à un marathon), mais plutôt la présentation d’un échec de la justice comme d’un exploit sportif. Tout au long de l’article, l’assassin est d’ailleurs désigné par « l’athlète », rappel constant de sa profession et de son succès. Je ne suis pas certaine que des athlètes femmes comme Eugenie Bouchard aient droit à un traitement aussi attentionné à ces égards!

Après la nouvelle sportive, on passe à la tragédie grecque. Notez le vocabulaire coloré et la poésie. « Un air de madone douloureuse » : il fallait y penser.
« Figé telle une statue dans le box des accusés, l'athlète handicapé, éreinté par la tension et l'attente, a éclaté en sanglots quand la juge a annoncé qu'elle excluait la préméditation.
Sa soeur Aimée, qui arbore depuis le début du procès un air de madone douloureuse, a jailli du premier rang des bancs réservés au public pour enlacer son frère, avant de s'asseoir sur ses genoux après l'audience. »
Bien que cet extrait suive le sous-titre mentionnant la famille de la victime, tout ce qu’on en dit est que « [l]es parents […] sont restés de marbre ». Nous avons un système de « justice » criminelle qui ignore totalement la victime, et on peut dire que le journalisme ne s’en préoccupe pas davantage. D’ailleurs, celle-ci, bien que nommée, demeure une inconnue : avait-elle aussi une carrière? Cela ne semble pas important. Par contre, il semble pertinent de présenter la façon dont Oscar Pistorius et Reeva Steenkamp se sont rencontrés : tout le monde aime les histoires de couple et les rendez-vous galants, même quand la galanterie a la gâchette facile.

L’article se conclut par l’éloge du tueur. En plus de la « gloire nationale », de la « réussite sportive » et de la « célébrité mondiale » (eh, je pense qu’on a compris l’idée, là!), on en fait un Apollon. Entre le « sourire de play-boy » (oui, oui, vous avez bien lu!) et l’« irrésistible » réussite, ça donne presque envie de lui demander une date. Enfin, assurons-nous d’abord que notre chemise de nuit soit suffisamment flatteuse pour ne pas nous donner l’air d’un cambrioleur.

Eh oui, c’est ainsi que se termine l’article. Si vous avez l’impression qu’il manque quelque chose, c’est que c’est le cas. À côté de l’explication juridique, de l’éloge de la carrière de Pistorius, de la description de ses émotions… Peut-on parler du vrai drame? Pas un mot sur le nombre d’hommes qui tuent leur campagne, sur la fréquence des acquittements, sur l’importance de la violence conjugale en Afrique du Sud… On a bien un mot sur les possibles conséquences du jugement sur le système de justice, mais il s’agit d’une citation non commentée qui a l’audace de parler des « gens » (non genré) qui tuent leur « conjoint » (masculin). À en croire l’article, le fait que le tueur soit homme et la victime, une femme, et qu’illes aient été de surcroît un couple, n’est qu’une coïncidence anodine qui ne vaut pas la peine d’être traitée. Après tout, n’avons-nous pas là un « fait divers »

Finalement, le temps est peut-être le meilleur journaliste. Reeva Steenkamp a été assassinée le jour de la Saint-Valentin, et son meurtre nous rappelle qu’alors qu’on ne parle que du romantisme du couple hétérosexuel, c’est une relation excessivement dangereuse, et parfois mortelle, pour les femmes. Oscar Pistorius a été acquitté le 11 septembre, et son histoire nous rappelle que le vrai terrorisme, celui contre lequel on devrait s’acharner, est une guerre contre les femmes. Ce terrorisme complice des institutions est si frappant que même le journalisme masculiniste ne peut l’occulter. Si aujourd’hui, en ce 11 septembre 2014, on n’en parle pas avec les mots qu’il faut, quand le ferons-nous?


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